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Ile-Saint-Denis / Saint-Ouen

Mag n°10

Juin 2018

CHRONIQUES DU HLM

 

Au huitième étage de sa tour, Marie-Sol, la fille de feu le cordonnier de la rue Soubise, se rappelle un par un tous les commerces qui jouxtaient celui de son père dans le Vieux Saint-Ouen, où elle est arrivée petite fille au lendemain de la guerre. Et Myriam, qui a passé des heures à sa fenêtre, sept étages plus haut, à rêver d’ailleurs, les yeux fixés sur le flot des voitures passant le pont pour filer vers l’ouest, garde encore dans ses narines les effluves de cosmétiques et de parfums qui se dégageaient de l’usine Anselme où, comme Marie-Sol, sa mère et sa grand-mère ont travaillé de longues années. Quant à Jeanine, 91 ans, elle résiste victorieusement à ses enfants, qui voudraient bien qu’elle quitte enfin le F3, rue du Moutier, dont elle fut la première occupante, et où il lui semble que son époux décédé vient encore lui tenir compagnie.

 

            De l’autre côté de la Seine, Marcelle, la doyenne de l’immeuble, 96 ans, contemple Paris depuis sa fenêtre, se désolant des plantes à l’abandon sur le balcon où elle ne va plus depuis la mort de son fils, et regrette le temps où elle connaissait par leurs prénoms les jeunes dealers qui montent la garde au pied du 7 Marcel-Paul, anciennement Tour 1 à Pagel. Au pied de la cité, un jour de neige, Renée, qui a vécu quarante ans avec les siens dans quelques caravanes tout près de là, sur un terrain reconverti en square, sort chercher des bûches dans sa cour herbeuse pour relancer son poêle et raconte comment elle a réussi à recréer son petit monde dans un pavillon à loyer modéré, rue Marcel-Cachin.

 

            Et rue Claude-Monet, dans le quartier audonien de Cordon, derrière les façades de brique aux fenêtres parfois aveugles, Josette, qui est née là et y a toujours vécu en famille (jusqu’à quatre générations à différents étages) dialogue par micro interposé avec Hadija, arrivée, elle, au début des années 2000. Si la première exprime sa rancœur contre le trafic et ses cris de guerre, qui ravagent ses chers souvenirs d’enfance, la seconde dit son chagrin de voir détournés de l’école, année après année, ces gamins qui tiennent les murs (et les portes). Toutes deux se retrouvent d’ailleurs à la Maison de quartier pour tenter de lutter comme elles peuvent. «Le trafic, on vit tous avec, par la force des choses », résume Bijou, de l’allée Paul-Taupin, à Cordon toujours, copine inséparable de Hadija, qui ne troquerait son 13e étage pour rien au monde, même quand l’ascenseur, et ça arrive de temps en temps, est en panne.

 

À l’incitation de l’équipe de la Maison du Projet, qui coordonne notamment, pour Plaine Commune (93), la concertation avec les habitants de ces trois quartiers, l’un à l’Île-Saint-Denis, les deux autres à Saint-Ouen, pour faire émerger un projet partagé à proposer à l’ANRU, treize femmes et un homme, résidents de longue date, ont témoigné, en son et en image, à la fois de l’histoire des lieux et de celle(s) qu’ils y ont vécue(s). Comment regarde-t-on une rue, un paysage, un voisinage, que l’on habite depuis vingt, cinquante, voire soixante-dix ans ? Comment perçoit-on leurs changements successifs ? Quelle partie de nous-mêmes renferment ces murs et ces fenêtres qui ont vu s’écouler la plus grande part de  notre existence ? Comment imagine-t-on, rêve-t-on dans le futur ce quartier auquel, dans le rejet ou l’affection, on ne peut s’empêcher de s’identifier ? Ces portraits photographiques, réalisés par Louiza Malki, accompagnés d’entretiens sonores approfondis recueillis par Irène Berelowitch, de l’atelier du Bruit (ils seront confiés aux archives municipales dans leur intégralité, et restitués au public sous forme de montages de 3mn à 10mn) constituent autant de variations sur ce thème, de l’après-guerre au futur proche.

 

            Le ressort premier de ce double travail, c’est la magie de la rencontre, le plaisir de l’échange, suscités par le déclic de la photo ou de l’enregistrement. Les visages qui se prêtent au jeu du portrait, les voix qui livrent, souvent dans l'émotion, des fragments d’histoires personnelles, racontent l’évolution des quartiers concernés, mais reflètent d’abord la diversité de la matière intime et collective tissée au fil des ans dans ces rues, ces cours, ces appartements et ces cages d’escalier. Le trafic de drogue, très présent depuis plus d’une décennie, occupe une place prépondérante, tant il symbolise un sentiment d’échec ou d’abandon, à voir ainsi une génération, et bientôt deux, happée par une délinquance perçue unanimement comme destructrice (un témoin parle ainsi de « la tour qui bouffe les enfants »). Pourtant, c’est d’abord l'attachement aux lieux, la force des liens de voisinage ou le désir douloureux de les voir renaître qui se dégage de ces récits. Ce qui frappe enfin, dans ces chroniques de l’habitat collectif depuis les années 1950, c’est combien les premiers concernés par les transformations passées et à venir de leurs propres quartiers ont à dire, et combien leur intelligence de la situation et leur point de vue représente une ressource peu médiatisée. Ce qui avait été imaginé au départ comme une collecte mémorielle – recueillir les souvenirs des plus anciens, avant le grand chantier qu’annoncent la réhabilitation urbaine et les Jeux olympiques de 2024 – s’est aussi transformé au fil des mois en exercice de transmission et de lien social. Une matière à regarder et  écouter, mais aussi à discuter, quand elle sera présentée au public des deux villes, par le biais d’une exposition itinérante. Inaugurée le 12 mai prochain à la médiathèque Persépolis de Saint-Ouen, ce travail sera proposé ensuite dans d’autres espaces publics (la Maison du Projet déjà citée, la médiathèque Elsa-Triolet de l’Île-Saint-Denis, la fête de la commune, ainsi que, au moins certains extraits, les sites qui pourront l’accueillir). Il va donner lieu à plusieurs rencontres dans les deux villes, notamment en direction de leurs jeunes habitants, en lien avec les établissements scolaires.

 

http://www.latelierdubruit.net

http://www.louizamalki.fr

 

 

© LOUIZA MALKI

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